La Pierre Allain à la Meije (Ecrins)

Publié le par Bruno W

Une belle journée, une belle voie mais aussi une belle frayeur !

 

Un but deux ans auparavant pour cause d'embouteillage précoce (7 cordées) nous avait permis de découvrir les voies modernes du bastion central. Aujourd'hui le désir de revenir était trop présent. Nous avons donc profité d'une fin de saison marquée par de belles journées mais surtout par une baisse importante de l'affluence pour revenir sur les traces de Pierre Allain. Cette voie est superbe dans l'esprit puisqu'elle permet de rejoindre assez directement le sommet du Grand Pic depuis la base de la face S. Un itinéraire de 800m, sans dépasser le V+ et sur un bon rocher. Le tout au soleil, à deux pas d'un refuge belvédère très agréable et en vrai TA : assurément un objectif de premier choix dans les Ecrins !


La voie Pierre Allain, aussi dit Face S Directe ou Allain-Leininger : TD, 800m
Voir topo Camptocamp :
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Topo-photo
Tracé approximatif

Pour plus de détail :
voir le topo-photo plus détaillé de Claude Helmstetter (C2C) : cliquez ici
ou le très bon topo de Chap's : cliquez ici


Récit illustré de notre (més) aventure...

Un départ qui déroule…

Le matin nous rejoignons rapidement l'attaque dont je me souvenais bien. Une cordée nous suit. Les premiers mouvements s'enchaînent et nous dépassons le passage de "la cascade" qui ne coule presque plus et qui par bonheur n'a pas gelé. Nous poursuivons ensuite par l'éboulis avec les premières lueurs du levant. Ainsi nous y voyons clair pour attaquer les premières longueurs qui grimpent et surtout décrypter le cheminement. La progression est assez rapide et nous retrouvons petit à petit les indications des topos. Par contre le compagnon de cordée du jour, Jean-François, ne se sent pas en grande forme : petite fatigue, frissons et léger maux de ventre. Pas de problème ! J'en serais quitte pour poursuivre en tête. Nous arrivons aux abords de la cheminée caractéristique avec le soleil. Le réchauffement instantané fait retrouver le sourire à Jean-François qui en profite pour enlever doudoune et Gore Tex. Je cherche ensuite le fameux "bloc coincé" et "le surplomb" à partir desquels on s'échappe de la cheminée... mais je ne vois pas bien à quoi il est fait allusion. Je continue donc dans à progresser sur le rocher ponctuellement humide et moussu de la cheminée jusqu'à ce que le fond devienne une bande de neige/glace et les environs vraiment glauques. Je me doute alors que ce n'est pas par là. Je cherche quelques instants et devine une étroite rampe qui permet de rejoindre une dalle plus sympathique sur la gauche. A peine engagé quelques pitons apparaissent et indiquent le chemin à suivre : nikel. Jean-François remarque combien l’itinéraire est astucieux. Il retrouve ses esprits !

"nous dépassons le passage de "la cascade"


"les premières lueurs du levant"

"nous y voyons clair pour attaquer les premières longueurs qui grimpent"


"Nous arrivons aux abords de la cheminée caractéristique avec le soleil"


"Je continue donc dans à progresser sur le rocher ponctuellement humide et moussu de la cheminée"


Derrière longueur fort aérienne avant les vires du Glacier Carré.
Jean-François est à la limite entre l'ombre et le soleil.

Les vires du Glacier Carré : la décision de poursuivre…

Après 4h de grimpe, nous arrivons alors aux fameuses vires du Glacier Carré, seule échappatoire commode. Il est donc temps de se concerter pour savoir si l'on poursuit pour sortir au sommet ou si l'on décide de s'échapper. Malgré ma très forte envie de poursuivre, je ne peux décider seul et demande à Jean-François comment il se sent et comment il envisage la suite. Depuis l'apparition du soleil, il se sent mieux et trouve même cette voie "jolie". Il lui paraît normal de poursuivre... La décision est donc prise et sans tarder nous poursuivons dans la facette sommitale bien raide et compacte qui demande un petit décryptage. Nous rejoignons la fameuse "vire à Bicyclette" et poursuivons par la fissure diagonale qui nous ramène à la niche. C'est une belle escalade soutenue qui présente les sections les plus dures. Je suis bien concentré pour gérer la fatigue, bien protéger et chercher l'itinéraire pour maintenir un bon horaire. La descente est encore longue après ! Et je commence à me dire qu'il va falloir y aller doucement parce que Jean-François commence à peiner. Malgré son bon niveau de grimpeur,  il n'avance pas très vite dans ces longueurs et se permet même quelques pauses de temps à autre pour récupérer. Arrivé à la niche, il me dit, entre deux râles, être vraiment fatigué... Je me dis que ce n’est pas bien grave, les difficultés sont finies : il reste un couloir facile et l’arête sud assez courte.

 

"poursuivons par la fissure diagonale..."


"...qui nous ramène à la niche"


La fin des difficultés et le début de la fin…

Je pars alors corde tendue pour remonter le couloir facile qui côtoie la brèche Zsigmondy pour rejoindre le pied de l'arête S. Jean-François est souvent en tension sur la corde et malgré mon insistance pour qu'il avance, le rythme reste assez lent... A son arrivée à la brèche, il s'affale par terre, cherchant de l'air et complètement épuisé. Je commence à m'inquiéter sérieusement puisqu'à partir de ce moment là, se reposer devient plus important pour lui que de progresser. Après une dizaine de minutes, les gémissements s'atténuent et je commence à récupérer le matériel à son baudrier. Il comprend qu'il faut avancer et doucement cherche le descendeur pour m'assurer. Je cours sur l'arête pour essayer de gagner le temps qu'il prendra dans cette même longueur. Je commence à réfléchir aux alternatives que nous avons pour redescendre au plus vite. Bilan, nous avons 2 possibilités :

  traverser à l'horizontale tout de suite pour récupérer la voie normale et les relais de rappels (descente). La traversée a l'air assez facile mais le rocher est compact et je crains de ne pouvoir bien la protéger. Vu l'état de Jean-François je crains qu'il n’y zippe, ce qui serait alors le drame...
-   sortir au sommet pour récupérer les rappels de la VN par le haut. Je pourrais alors le mouliner de relais en relais. En allant vers le haut, une chute ne serait pas grave, contrairement à l'option "traversée". Il ne devrait rester plus que deux grandes longueurs.

Je choisis du coup la sortie par le haut... Jean-François mets de plus en plus de temps pour quitter le relais, grimper puis m'assurer (?!). Je finis même par essayer de le tirer lorsque je sens qu'il s'arrête. Les râles, halètements et gémissements sont de plus en plus forts et commencent à devenir impressionnants. La cordée qui nous suit toujours, les entend à distance... Arrivés au bout des deux longueurs, nous rejoignons une petite antécime, 50m en contrebas du sommet qui marque la fin de la grimpe. Je lui propose de s'asseoir confortablement le temps que je récupère le matos et que je fasse des anneaux. On repart ensuite doucement et encordés très court pour que je puisse le tenir. Mais 20m plus loin, il s'assoit à nouveau.


"A son arrivée à la brèche, il s'affale par terre, cherchant de l'air et complètement épuisé"


"Je cours sur l'arête pour essayer de gagner le temps qu'il prendra dans cette même longueur."


"Les râles, halètements et gémissements sont de plus en plus forts"

Une descente écourtée…

Il n'arrive presque plus à respirer et refuse de faire 5m pour venir à la terrasse que je lui recommande pour faire une pause. Je le regarde et comprend qu'il se passe quelque chose qui nous dépasse. Que même la descente que j'envisageais en moulinette devient compliquée. Comment allons-nous faire pour rejoindre les rappels ? Comment pourrons-nous traverser le Glacier Carré ? La descente est donnée en 4h dans le topo ; elle enchaîne rappels et desescalade tantôt facile, tantôt plus délicate. Je ne me vois tout simplement pas descendre avec Jean-François dans cet état. Un état d’ailleurs qui ne cesse d’empirer et qui depuis la petite brèche est devenu franchement critique…

J’attends avec impatience la cordée qui nous suit. Je sais que l’un d’eux est aspi et j’espère qu’il a une radio. Je viens de vérifier, le portable passe depuis que nous avons rejoint cette antécime mais un appel radio serait plus simple et plus sûr. Je me demande ce que fait la cordée à mesure que Jean-François halète et geint sans plus s’arrêter… Je suis vraiment inquiet, je commence à songer à un œdème pulmonaire mais je ne comprends pas comment ce serait possible puisqu’il revient d’une semaine de grimpe à l’Envers des Aiguilles (vers 3000m)… Pourquoi n’arrive-t-il pas à reprendre son souffle !?

La cordée arrive et l’aspi se révèle être également secouriste chez les CRS ! Dès son arrivée, il va directement voir Jean-François ; il a compris. Il fait un premier bilan sommaire et sort la radio. Le verdict est tombé : nous descendrons en hélico dans 25 minutes. En attendant nous couvrirons Jean-François de sa doudoune et de la mienne en plus de ses sous-vêtements et de sa polaire. Mais il continuera de greloter jusqu’à retrouver le sol grenoblois de l’hôpital nord une bonne heure plus tard…

Je le chercherais aux urgences quelques heures plus tard. Il y aura passé ses heures à dormir entre deux examens. Le diagnostic est simple : début de M.A.M. qui se voyait sur les radios des poumons… La fatigue accumulée les derniers temps explique pourquoi le corps, pourtant acclimaté, a été sujet au Mal Aigu des Montagnes… Nous rentrerons chez nous, en ayant parcouru cette superbe voie certes, mais avec un souvenir bien plus marqué par ces heures passées non loin du sommet... Ces heures où l’air était empli des seuls sons des halètements de plus en plus forts, des gémissements qui en devenaient presque une chansonnette puis des tremblements de plus en plus marqués. Jusqu’à ce que le bourdonnement de l’hélico recouvre tout cela l’air de dire « On est là, c’est bon, c’est fini ». Effectivement quelques minutes plus tard, je me retrouvais au Châtelleret à les regarder filer vers Grenoble…

Publié dans Alpinisme

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Thomas 08/09/2008 14:34

Salut Bruno, heureux que ça ce soit bien terminé...Je viens de tomber sur un truc qui peux t'intéressé : une étude sur le MAM au CHU de Grenoble :http://www.ffcam.fr/~actualite_T005:4bhit9tgodbu_2008-08-11_mal-aigu-des-montagnes.html

Bruno W 08/09/2008 15:27


J'ai fait passé l'info à Jean-François.
Merci
A+


Apoutsiak 05/09/2008 09:01

Récit sans concession ... et hâletant. ( mes excuses pour le mauvais jeux de mots)Bravo pour le sommet et les décisionsEt prompt rétablissment à Jean-François

olivier 05/09/2008 07:18

Plus de peur que de mal - c'est l'essentiel. J'ai eu une experience similaire l'ete 2007 a la Sans Nom .. sur l'arete finale de la verte, mon pote a eu un pbm de glotte, qui a enfle demesurement et le gene pour respirer.. du coup on s'est precipite dans le whymper alors que les conditions etait tres mauvaises (chaleur)... on a faillit se faire ceuillir par une enorme avalanche de rocher... ca c'est termine dans l'helico. On aurait du rester au sommet... les choix sont jamais simple.A+

olivier 03/09/2008 19:24

Ce ne sont pas des decisions "faciles" - mais tu as fait les bons choix.Ca va mieux ton pote ? ca doit secouer...A+,Olivier.

Bruno W 03/09/2008 20:19


Salut Olivier, Je viens d'apprendre que le soleil a permis au artères et veines de Jean François de se dilater. Ce qui explique pourquoi ça allait mieux au niveau des vires du Glacier Carré. Mais
ce ressenti ne pouvait être que passagé... Du coup je me demande encore si il n'aurait pas fallu s'échapper. Ceci dit nous aurions été seuls (sans radio) et le portable ne passe pas en face sud. Si
il s'était passé la même chose nous aurions alors été dans de beaux draps...

Effectivement ça secoue. Il est toujours difficile de prendre des décisions et de savoir quoi choisir. Même après coup ! Mais ça s'est bien fini, et c'est finalement l'essentiel ! Le pote une fois
en bas s'est vite senti mieux. Quand je l'ai récupérer, il était juste passablement fatigué... A+